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Hannah Arendt jeuneUn beau film, ou plutôt un film touchant et intéressant vient de sortir sur l’épisode décisif dans la vie de Hannah Arendt que fut le procès Eichmann. Un film pour propre à nous encourager à avoir un point de vue personnel, prophétique, un point de vue nuancé et prenant du recul, et non un point de vue trop marqué par l’idéologie.

Je vous propose cet extrait des premières pages du livre de philosophie qu’elle a tiré de cette expérience : « La vie de l’esprit »
Et si vous voulez voir un petit peu à quoi ressemble le film, vous trouverez la bande annonce sous titrée en français en dessous du texte.

Concrètement, c’est pour deux raisons assez différentes que je m’intéresse aux activités de l’esprit. Tout a commencé quand j’ai assisté au procès Eichmann à Jérusalem.

Dans mon rapport, je parle de la « banalité du mal ». Cette expression ne recouvre ni thèse, ni doctrine, bien que j’aie confusément senti qu’elle prenait à rebours la pensée traditionnelle – littéraire, théologique, philosophique – sur le phénomène du mal. Le mal, on l’apprend aux enfants, relève du démon; il s’incarne en Satan (qui) « tombe du ciel comme un éclair» (saint Luc, 10, 18), ou Lucifer, l’ange déchu (« Le diable lui aussi est un ange» – Miguel de Unamuno) dont le péché est l’orgueil (« orgueilleux comme Lucifer »), cette superbia dont seuls les meilleurs sont capables: ils ne veulent pas servir Dieu, ils veulent être comme Lui.

Les méchants, à ce qu’on dit, sont mus par l’envie; ce peut être la rancune de ne pas avoir réussi sans qu’il y aille de leur faute (Richard III), ou l’envie de Caïn qui tua Abel parce que «Yahvé porta ses regards sur Abel et vers son oblation, mais vers Caïn et vers son oblation il ne les porta pas ». Ils peuvent aussi être guidés par la faiblesse (Macbeth). Ou, au contraire, par la haine puissante que la méchanceté ressent devant la pure bonté (lago: « Je hais le More, Mes griefs m’emplissent le cœur»; la haine de Claggart pour l’innocence «barbare » de Billy Budd, haine que Melville considère comme « une dépravation de la nature ») ou encore par la convoitise, «source de tous les maux» (Radix omnium malorum cupi ditas).

Cependant, ce que j’avais sous les yeux, bien que totalement différent, était un fait indéniable. Ce qui me frappait chez le coupable, c’était un manque de profondeur évident, et tel qu’on ne pouvait faire remonter le mal incontestable qui organisait ses actes jusqu’au niveau plus profond des racines ou des motifs. Les actes étaient monstrueux, mais le responsable – tout au moins le responsable hautement efficace qu’on jugeait alors – était tout à fait ordinaire, comme tout le monde, ni démoniaque ni monstrueux. Il n’y avait en lui trace ni de convictions idéologiques solides, ni de motivations spécifiquement malignes, et la seule caractéristique notable qu’on décelait dans sa conduite, passée ou bien manifeste au cours du procès et au long des interrogatoires qui l’avaient précédé, était de nature entièrement négative: ce n’était pas de la stupidité, mais un manque de pensée.

Dans le cadre du tribunal israélien et de la procédure carcérale, il se comportait aussi bien qu’il l’avait fait sous le régime nazi mais, en présence de situations où manquait ce genre de routine, il était désemparé, et son langage bourré de clichés produisait à la barre, comme visiblement autrefois, pendant sa carrière officielle, une sorte de comédie macabre. Clichés, phrases toute faites, codes d’expression standardisés et conventionnels ont pour fonction reconnue, socialement, de protéger de la réalité, c’est-à-dire des sollicitations que faits et événements imposent à l’attention, de par leur existence même. On serait vite épuisé à céder sans cesse à ces sollicitations; la seule différence entre Eichmann et le reste de l’humanité est que, de toute évidence, il les ignorait totalement.

C’est cette absence de pensée – tellement courante dans la vie de tous les jours où l’on a à peine le temps et pas davantage l’envie, de s’arrêter pour réfléchir – qui éveilla mon intérêt. Le mal (par omission aussi bien que par action) est-il possible quand manquent non seulement les « motifs répréhensibles » (selon la terminologie légale) mais encore les motifs tout court, le moindre mouvement d’intérêt ou de volonté?

Le mal en nous est-il, de quelque façon qu’on le définisse, « ce parti de s’affirmer mauvais » et non la condition nécessaire à l’accomplissement du mal ? Le problème du bien et du mal, la faculté de distinguer ce qui est bien de ce qui est mal, seraient-ils en rapport avec notre faculté de penser ? Pas au sens, bien entendu, où la pensée serait capable de sécréter les bonnes actions, comme si « la vertu s’enseignait » et s’apprenait – il n’y a que les habitudes et les coutumes qui s’enseignent, et chacun ne sait que trop bien à quelle vitesse on les désapprend et les oublie, pour peu qu’une situation nouvelle exige un changement de conduite et de manières. (Le fait qu’on traite généralement du bien et du mal dans les cours de « morale » ou d’« éthique » peut laisser pressentir le peu qu’on sait à leur sujet, car morales vient de mores et éthique d’ethos, mots latin et grec qui signifient coutume et habitude ; or, le mot latin est associé aux règles de conduite, tandis que le mot grec dérive d’habitat, comme notre «habitude ».) L’absence de pensée, face à laquelle je me trouvais, ne résultait ni de l’oubli de manières et d’habitudes antérieures, sans doute bonnes, ni d’un cas de stupidité au sens d’incapacité à comprendre – ni même au sens d’« aliénation morale» car elle était tout aussi évidente dans des circonstances où décisions soi-disant éthiques et problèmes de conscience n’avaient rien à voir.

La question impossible à éluder était celle-ci: l’activité de penser en elle-même, l’habitude d’examiner tout ce qui vient à se produire ou attire l’attention, sans préjuger du contenu spécifique ou des conséquences, cette activité donc fait-elle partie des conditions qui poussent l’homme à éviter le mal et même le conditionnent négativement à son égard? (Le mot même de «con-science » semblerait l’indiquer, dans la mesure où il veut dire «connaissance par et avec soi-même », type de connaissance qu’actualise tout processus de pensée.) Cette hypothèse n’est-elle pas confortée par tout ce qu’on connaît sur la conscience, à savoir que la «bonne conscience» n’est en général que le fait des gens vraiment mauvais, criminels et autres, tandis que seuls «les bonnes gens» sont capables d’avoir mauvaise conscience? Ou, pour s’exprimer autrement, en termes kantiens: frappée d’un fait qui, que je le veuille ou non, « m’avait mise en possession d’un concept » (la banalité du mal), je ne pouvais m’empêcher de soulever la quaestio juris et de me demander « de quel droit je le possédais et l’utilisais ».

C’est donc le procès Eichmann qui me fit tout d’abord m’intéresser à la question.

De plus, les problèmes moraux posés par l’expérience concrète et qui infligent un démenti à la sagesse des siècles – non seulement à l’éventail de réponses traditionnelles que l’« éthique », en tant que branche de la philosophie, apporte au problème du mal, mais également aux réponses beaucoup plus vastes que la philosophie tient en réserve pour la question, bien moins pressante, de savoir ce qu’est penser – tout cela réveillait en moi certains doutes qui ne m’avaient guère donné de répit…

Hannah Arendt, La vie de l’esprit, Puf mai 2005

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