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Image: 'Force d'inertie / Apathy'  http://www.flickr.com/photos/36263437@N08/3681722352 Found on flickrcc.net

Question d’un visiteur :

Bonjour Marc

Depuis quelque temps, je me suis avisé de l’extrême exigence de Jésus sur ma vie : voir le sermon sur la montagne, le renoncement à soi-même…etc. Cela m’apparaît absolument irréalisable. Bien-sur me direz-vous, il y a la grâce et le pardon. Mais cela revient à vivre dans une perpétuelle dévalorisation de soi, la culpabilité. l’incapacité à pouvoir vivre vraiment un idéal aussi élevé me mène au désespoir. Je trouve même cruel et pervers ce Dieu qui attend de tels prodiges de ma part alors que je n’en suis pas capable. Ce Dieu n’est pas bon, il est méchant, voire même diabolique. Par ses exigences démesurées, il nous maintient dans un sentiment d’abjection et d’indignité foncière. Dieu nous prescrit un idéal inaccessible compte-tenu de notre finitude. Dieu ne m’aime pas sinon, il respecterait davantage mes limites.
Je n’ai plus d’autre choix que laisser tomber Dieu afin d’être libéré de ses injonctions inhumaines…

Réponse d’un pasteur :

Cher ami

C’est tout à fait exact que l’idéal proposé par le Christ est irréalisable. Mais à l’inverse, c’est précisément cela qui le rend parfaitement déculpabilisant et stimulant à la fois.

En effet, quand le Christ dit « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Matthieu 5:48), le caractère totalement irréalisable est assumé, par conséquent comment pourrait-on nous en vouloir de ne pas y arriver ? C’est d’ailleurs à mon avis précisément pour nous culpabiliser après ce commandement particulièrement difficile « aimez vos ennemis » que Jésus ajoute ce « Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait », ce qui montre clairement qu’il sait bien que c’est pour nous tout aussi possible d’aimer nos ennemis que d’atteindre la perfection de Dieu. C’est génial. Cela permet à Jésus de nous montrer une espérance (avoir un cœur qui aime, être capable du pardon), et cela permet en même temps à Jésus de nous dire que personne en peut nous en vouloir de ne pas y arriver, que c’est à recevoir comme un enfant reçoit la vie de ses parents (par la grâce seul, personne ne choisissant de naître).

Il en est de même de ce commandement qui est le plus célèbre « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force, et tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Marc 12:30-31). Il nous faudrait donc aimer Dieu de tout notre être, à 100%. Il nous faudrait aussi aimer notre prochain à 100% (multiplié par 7 milliards de prochains plus ceux des générations futures), et il nous faudrait nous aimer nous-mêmes à 100%. Même si certains pour-cents comptent double (par exemple quand on prie, on aime à la fois Dieu et soi-même), cela fait certainement bien trop de % pour tenir dans notre temps disponible chaque jour, chaque mois, chaque année. Jésus nous donne ainsi un idéal essentiel (cette triple dimension de l’amour) et en même temps la façon qu’a Jésus de nous présenter cet idéal implique un « et maintenant, toi, fais au mieux, en fonction des circonstances, en fonction de ta force, de tes choix personnels pour aujourd’hui.

Et précisément, dans le triple commandement d’aimer, Jésus a ajouté « tu aimeras Dieu avec intelligence », avec toute ton intelligence, non pour la sacrifier, mais pour t’en servir afin de choisir ce qui te semblera le mieux. Et nous voyons que c’est ce que Jésus fait dans sa vie. Lui aussi est face à ce tragique qui fait que nos ressources de temps sont limitées (comme tout autre ressource matérielle). Parfois Jésus plaque tout le monde en disant que maintenant, cela suffit, et qu’il va se retirer seul pour se reposer et prier. Parfois, Jésus interrompt sa prière ou son sabbat pour répondre à l’irruption de quelqu’un et il va lui donner de son temps. Le fait même que Jésus ose ajouter ce « tu aimeras Dieu avec toute ton intelligence » est extrêmement subversif pour ce texte répété sans cesse tout au long de chaque journée du juif depuis 1000 ans, porté sur le front, sur le bras, sur le montant de chaque maison. C’est ce texte là, du Shema, que Jésus ose transformer pour ajouter qu’il faut aimer Dieu avec raisonnabilité et intelligence, pour chercher comment concrètement nous allons essayer de vivre en fonction de l’idéal infini de Dieu. Cette responsabilité de chercher avec intelligence ce que nous allons faire n’est pas donnée à un collège d’experts, mais à Jésus la place dans le Shema, le type même de la prière qui est dite individuellement par le croyant.

C’est vraiment une chance que Jésus parle comme cela, avec un idéal infini et un faites-le avec intelligence. C’est au contraire si Jésus nous donnait des conseils bien raisonnables, par exemple « donnez chaque mois 10 % de votre revenu pour les pauvres ». il y aurait pas mal de problèmes.

Le premier inconvénient qu’aurait un bon commandement bien raisonnable comme ça, c’est que n’aurions pas à réfléchir, il faudrait le faire c’est tout. Le problème c’est qu’une morale bien raisonnable comme ça prend les gens pour des imbéciles incapables de réfléchir, ou plutôt une telle morale raisonnable transforme les gens en imbéciles puisqu’ils n’ont plus à réfléchir mais seulement à appliquer : donne tant pour les pauvres, tant pour l’église, prie à tel moment, va au culte le dimanche… c’est ce que font les sectes, il n’y a plus qu’à se soumettre.

Le second inconvénient qu’aurait un système de règles bien raisonnables, ce serait d’être soit démoralisés, soit arrogants et fiers. Par exemple dans une église où un montant de don obligatoire est donné, telle personne qui n’y arriverait pas pour une raison ou une autre (parce qu’elle n’a déjà pas assez pour manger ou qu’elle s’est mal organisée, ou qu’elle veut payer du sport à ses enfants), une telle personne, là, oui, risque de se sentir nulle, culpabilisée, et honteuse vis-à vis de Dieu. Telle autre personne qui arriverait à atteindre les objectifs serait tentée de se dire logiquement “J’ai fait ce que je devais, je suis un bon chrétien, Dieu peut être fier de moi, heureusement que je ne suis pas comme Monsieur Machin, qui devrait avoir honte…”. Le pire dans ce registre là est dans le domaine des croyances obligatoires (car on ne peut jamais être convaincu à 1000%, sauf à être totalement décérébré, ne se posant même plus de questions). Jésus ne nous a jamais demandé ce genre de choses, mais juste d’avoir foi, de chercher avec confiance.

Comment donner une éthique qui puisse donner un véritable idéal commun à tous, un idéal ayant du souffle et pas un petit idéal riquiqui, un idéal qui ne culpabilise personne, qui puisse s’adapter à tous les cas particuliers dans leur infinie variété, s’adapter à la vocation et à la sensibilité de chacun à chaque moment de sa vie ?

A mon avis, Jésus atteint précisément ces objectifs avec ses commandements impossibles parce qu’infinis.

Et c’est ainsi que Jésus n’a jamais dit qu’il faille donner 10% de ses revenus aux pauvres ou encore moins à l’église, bien sûr (cela a été inventé par certaines églises pour remplir leurs caisses), mais Jésus dit au jeune homme riche « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis-moi. » (Matthieu 19:21). C’est manifestement impossible car en respirant nous gardons pour nous de l’oxygène pour notre usage personnel, sans le donner pour les pauvres, en buvant de l’eau aussi, en mangeant encore plus… Alors comment comprendre cette phrase de Jésus ? Cela signifie que ce n’est pas possible d’être parfait, qu’il n’y a donc aucune culpabilité à avoir, mais qu’il est important de se poser la question du don. De se poser la question pour soi-même, pas pour les autres en les jugeant puisque de toute façon, personne d’entre nous n’aura jamais fait assez, et le moindre que nous aurions pu éventuellement faire sera toujours trop par rapport à la grâce de Dieu qui ne nous oblige à rien. C’est ainsi que nous pouvons alors donner de bon cœur, et non sous la contrainte. Et nous pouvons garder pour autre chose, sans culpabiliser, puisque nosu devons non seulement aimer Dieu et notre prochain mais aussi nous-mêmes, puisque Dieu veut notre épanouissement, nous pourrons donc garder pour notre propre repos, pour reprendre des forces, pour nos loisirs, comme Jésus prend de la nourriture et du temps pour reconstituer sa force afin d’aller dans le monde.

Donc oui, absolument, c’est parce que Dieu est bon qu’il nous donne un idéal surhumain. Mais il ne faut pas se tromper sur le mode d’emploi de ces énoncés : il s’agit d’un idéal, il ne s’agit pas de commandements qui s’imposent pas l’obéissance. Nous sommes dignes d’un tel idéal, même si nous sommes incapables de l’accomplir. Rien de cruel dans cet idéal inaccessible. Au contraire, cette impossibilité est tout ce qu’il y a de plus déculpabilisant et respectueux de notre propre rythme de cheminement.

Même si c’est dans une certaine mesure nécessaire au bon fonctionnement d’une entreprise, il y a quelque chose de tyrannique et d’oppressant dans ces objectifs qui sont fixés aux employés, ces objectifs qui sont juste à la limite de ce que nous pourrions arriver à faire si nous étions bons et que nous avions de la chance. Et si un employé atteint les objectifs une année, ils seront encore montés l’année suivante, jusqu’à la limite de la rupture… Dieu n’est pas comme ça. Il nous dit d’abord notre dignité d’enfant bien aimé, sans condition. Il nous montre des idéaux à envisager, il nous laisse toute latitude pour les adopter et les adapter par nous mêmes avec intelligence et cœur, pour élaborer ce que nous voudrons et pourrons faire, et pour cheminer à notre rythme. C’est vraiment la fin de la menace, la fin de l’aliénation, c’est une éducation basée sur la confiance et l’amour, visant à nous aider à devenir un petit peu adultes, libres et responsables, solidaires mais également individuellement sujet de notre propre existence.

Amitiés fraternelles

Marc

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