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assemblee-nationaleIl y a d’abord cette bonne surprise de voir l’Assemblée Nationale inviter solennellement des religions pour prendre leur avis pour une question éthique importante. Voilà une bonne compréhension de la laïcité républicaine. Quand certains entendent par laïcité le fait de chasser toute religion hors de la sphère publiques ils ont le droit d’appeler cela de la laïcité, mais ce n’est pas cette laïcité là que soutien la constitution de la république française.

La commission de la défense a donc invité les aumôniers militaires en chef sur le thème de la dissuasion nucléaire. Le député François de Rugy, se déclarant complètement athée reconnaît avoir été bien intéressé en fin d’entretien.

Voici en quelques mots ce qui m’a frappé, c’est un peu de mémoire, pour une idée plus fidèle de ce qui a été dit, cela vaut la peine de suivre l’entretien en entier (voir ci-dessous).

  • C’est le Rabbin Haïm Korsia qui a pris d’abord la parole. Il est vraiment génial, plein de finesse, avec toujours en quelques mots un épisode biblique et une interprétation pleine d’à-propos.
  • Mgr Luc Ravel ne cite par contre pratiquement pas un mot de la Bible, ni sur le Christ, mais cite des papes, des encycliques, et des textes conciliaires… permettant de dégager quelle est « l’opinion de l’église » au singulier, ce qui est révélateur du catholicisme. Néanmoins, ce qu’il dit est engagé et intéressant : contrairement au rabbin qui trouve dans la Bible, ou en tout cas dans le Talmud l’autorisation de la légitime défense, « l’église » condamne en toute circonstance la destruction d’une ville ou d’une région entière comme un crime, un péché contre Dieu et contre les hommes. Il reconnaît que le désarmement nucléaire total est une utopie, mais qu’il n’est pas inutile ni absurde d’avoir une bonne utopie.
  • L’imam Abdelkader Arbi prend ensuite la parole, il reconnaît qu’il ne parle qu’en son nom propre puisque l’Islam n’a pas de clergé ni de magistère. Et c’est déjà d’une humilité intéressante, une liberté individuelle d’interprétation, à rapprocher de celle exprimée par le Rabbin. Mais M. Arbi m’a semblé principalement vouloir travailler à persuader que l’Islam est une religion de paix fort sympathique, plus qu’à traiter du sujet.
  • Enfin, le pasteur Stéphane Rémy s’est attaché lui aussi à chercher dans les décisions des synodes, des instances du protestantisme, ou d’experts protestants ce qui a trait à la question posée. C’est dont un peu la même démarche que l’évêque, chacun cherchant à se faire porte-parole de son institution, mais au moins, notre aumônier insiste sur le fait qu’il n’y a pas unanimité parmi les protestants sur ces questions éthiques, appelant de la sorte chacun à se faire sa propre opinion et appelant au dialogue.

Mais c’est donc les excellents petits flashs bibliques du rabbin Haïm Korsia qui m’ont surtout intéressés, voici, de mémoire quelques éléments :

  • À propos du meurtre d’Abel par Caïn dans la Genèse, faisant remarquer que dans cet épisode, c’est que le meurtre intervient quand les 2 frères cessent de se parler. Même si c’est en se disputant, tant que l’on parle il y a toujours une chance de re-fraternisation. La dissuasion militaire a forcé les puissances à se parler, c’est elle qui a conduit à l’instauration du téléphone rouge entre les USA et l’URSS en pleine guerre froide…
  • Le livre de Jonas expose un cas réussi de dissuasion par la menace. Quand Jonas annonce « encore 40 jours et Ninive sera détruite », les Ninivites se convertissent au bien, car ils sont intelligents.
  • Par contre, quand Moïse annonce les plaies, et montre sa puissance par des prodiges, le pharaon ne change pas car il est fou. La dissuasion par la menace de frappes ne marche qu’envers le sage, pas avec le fou. Cela montre à la fois l’intérêt potentiel de la dissuasion nucléaire, mais aussi ses limites.
  • Mais le problème, c’est que le sage n’ira pas jusqu’à appliquer la destruction. Une ligne rouge est posée, mais quand le fou atteint la ligne, comme la Syrie avec les armements chimiques, les nations répugnant à utiliser la force brute trouvent toujours un prétexte pour ne pas appliquer la force de destruction massive. C’est d’ailleurs ce que dit Jonas, il sait bien que Dieu finira par pardonner, et c’est pour cela qu’il en a assez de cette dissuasion par des menaces qui ne seront pas appliquées. Finalement, l’annonce « encore 40 jours et Ninive sera détruite » se réalisera, mais sous une autre forme, car elle peut aussi bien signifier « encore 40 jours et Ninive sera convertie, changée » ce qui se réalise dans l’histoire de Jonas.
  • Une autre histoire permet d’interroger le tragique devoir de violence. Quand David expose à Dieu son projet de lui construire un temple, Dieu lui répond que ce n’est pas possible que ce soit lui qui le fasse car il a les mains tachées de sang, que ce sera plutôt son fils et successeur, Salomon, à qui reviendra de lui construire un temple. David répond à Dieu que c’est Dieu lui-même qui lui a ordonné de faire preuve de cette violence. Dieu le reconnaît mais il dit à David qu’il est quand même marqué par cela. Et le rabbin tire de cet épisode biblique un hommage au sacrifice des ingénieurs et des soldats qui engagent ainsi une part de leur humanité pour que nous puissions vivre et construire le temple.
  • Le Rabbin lit aussi Ésaïe dans la promesse qu’un jour les armes seront transformées en soc de charrue, et que cela n’est pas seulement pour l’horizon de l’histoire, il faut aussi mesurer que tout ce qui a trait à la défense aujourd’hui comme recherche, comme organisation, comme technique, comme dialogue a déjà un bénéfice aujourd’hui pour la vie civile aussi par tout ce que cela nous apprend. Et que si un jour, selon cette autre promesse d’Ésaïe le « le loup et l’agneau dormiront ensemble », comme le dit avec Woody Allen, « l’agneau ne dormira quand même que d’un seul œil », il faut donc ne pas être naïf.
  • Et enfin, c’est ce verset célèbre du Deutéronome qui est cité par le Haïm Korsia « voici, j’ai placé devant la vie et la mort, choisit la vie afin que tu vives, toi et tes descendants… » et le choix de la vie est de peser les choses, de considérer qu’aucune vérité n’est absolue, elle est vraie quand elle est partagée, débattue, mise en questionnement.

Vraiment que voici la Bible mise à l’honneur de bien belle façon, non comme une réserve de solutions toutes faites qui s’imposeraient, mais comme une source d’un questionnement, d’une ouverture aux autres, même d’autres religions ou non croyants.


Audition des aumôniers militaires en chef sur… par assemblee-nationale-fr

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