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Olivier Abel

Olivier Abel

Penser l’événement, c’est en faire l’occasion de différer ensemble, de faire jouer la pluralité des significations et des niveaux où nous sommes atteints. Hannah Arendt s’inquiétait de voir la pluralité politique réduite à la chaleureuse et obscure fraternité. Je ne dirai pas cela de la fête de l’union que nous avons vécue, car elle exprime aussi ce que Ricœur appelait l’irruption rare de l’oublié, du vouloir vivre ensemble. Il faut d’abord faire place à ce sentiment, et c’est bien le style français que ces fêtes de la fraternité, jadis proposées par Rousseau. Mais chez Rousseau souvent le pacte retrouvé se brise en promenades solitaires, c’est son paradoxe, et il nous reste maintenant à transformer cette énergie, ce pouvoir être ensemble, non en union sacrée, à la fois libertaire et sécuritaire, contre un bouc émissaire, mais en capacité détaillée à repenser et refaire lien avec tous ceux qui sont là.

Le droit de rire de tout ? et d’humilier aussi ?

La première chose que cet événement nous donne à penser, c’est sur la culture française contemporaine et la place qu’y a prise le « comique ». Le comique a un lien constitutif avec la démocratie, comme possibilité de rire de tout. Mais nous touchons ici aux limites du comique, de la liberté d’expression et de dérision — limites que nous avions déjà touchées avec l’affaire Dieudonné. Il ne faudrait pas que le « droit de rire de tout » devienne notre sacré ! Ruwen Ogien propose de distinguer les offenses purement émotionnelles et les préjudices concrets qui portent vraiment tort : mais où placer l’humiliation ? Je crois que nos sociétés ont déployé une grande sensibilité aux violences, mais une grande insensibilité aux humiliations, moins mesurables, mais dont les effets se font sentir à long terme. Lorsque l’ironiste adopte un point de vue en surplomb, pointant l’idiotie des autres, il interrompt toute possibilité de conversation. Le problème est que tantôt l’expression de la liberté a une fonction de scandale, vitale pour briser le mutisme complaisant ou apeuré d’une société, tantôt le scandale est purement destructeur, et brise la possibilité d’un monde commun. Or nous ne savons jamais où passe la limite entre les deux. J’ajouterai que dans la « culture française » aujourd’hui, il y a des sujets qui sont trop refoulés dans les marges, interdits d’espace public. Au lieu de cultiver cette ignorance, il faut refaire mémoire de toutes les traditions sédimentées dans notre culture, celle des Lumières, du romantisme et du socialisme, bien sûr, mais aussi celles de l’antiquité grecque et romaine, autant que les diverses traditions « bibliques », car toutes représentent des promesses inachevées, qui se corrigent et se fécondent mutuellement. Et la tradition musulmane a place dans ce concert, dans la pluralité corrosive et salubre de cet espace public.

Religion et violence ? Des pistes pour avancer

La seconde chose que l’événement nous donne à penser, d’un autre côté, c’est le lien entre la religion et la violence. La crainte que nous voyons exprimer, par des penseurs musulmans eux-mêmes, est de voir des nouveaux venus à l’Islam, munis de leur petite litanie de versets (à vrai dire d’abord formés par nos télévisions, internet et jeux vidéos), légitimer n’importe quelle violence. C’était déjà la question de Hobbes, face aux puritains radicaux de la Révolution anglaise. Ceux pour qui il y va de leur « salut éternel » sont dangereux pour la sécurité publique, car ils peuvent aller jusqu’au sacrifice de leur vie. Le poète puritain Milton, auteur du traité Sur la liberté de la presse qui inspira tant Mirabeau, oppose à Hobbes un éloge de la liberté sans entrave, et de la tolérance. C’est ici le nœud d’un vieux problème, car il n’est pas si simple de conjuguer la sécurité et la liberté. La solution de Calvin avait été de former des pasteurs par l’apprentissage du grec, de l’hébreu, et d’instruire le peuple, leur apprendre à lire, à écrire, à interpréter, bref en lançant un formidable mouvement de formation à la condition langagière, historique et interprétative des textes canoniques. On dit qu’il manque à l’islam de France des cadres représentatifs, mais il manque aussi un long travail de culture et de canalisation théologique de la foi — quand la foi a disparu on ne comprend plus l’épaisseur de ces canalisations « dogmatiques », non plus que l’intensité des débats par lesquels nous étions sortis des guerre de religion. Ce sont ces chemins qu’il nous faudra rouvrir ensemble, si nous voulons repartager la liberté et la confiance constitutives d’une démocratie aujourd’hui minée de l’intérieur.

Olivier Abel,
professeur de philosophie et d’éthique
à la Faculté de Théologie Protestante de Montpellier
paru dans la Croix du mardi 13 janvier 2015

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2 Réponses à “Penser l’événement”

  1.  »
    Les barbares, qui montraient leurs crocs
    Aux barrières des périphériques
    Ricanaient, remplaçant vos mots
    Par des cris de guerriers celtiques
    Vous en aviez froid dans le dos
    Bien qu’expliquant ce phénomène
    Vous essayiez de rentrer tôt
    Détestant les milices urbaines
     »
    Bernard Lavillier – Utopia – 1977
    https://www.youtube.com/watch?v=821NEyuT5mo

  2. Anthyme dit :

    C’est étrange une association d’idée …

    Cet article que j’ai découvert hier soir date du 13 janvier 2015 ; c’est-à-dire de la veille de l’inhumation de Cabu, de l’avant-veille de celles de Wolinski et Tignous, de l’avant-avant-veille de celles de Charb et Honoré …
    … de fait encore si proches de l’institut médico-légal où l’on a mesuré le calibre des projectiles : 7.62mm M43.

    C’est étrange une association d’idée …

    En lisant hier soir l’article d’Olivier Abel, je me demandais quel était le calibre du clou utilisé pour fixer l’ouvrage de Voltaire sur le torse de ce qui restait du chevalier de La Barre, juste avant le bûcher.

    Oh … Elle est saugrenue, cette association, je vous l’accorde.
    Mais que voulez-vous, les sentiments sont si peu raisonnables.

    Elle vient peut-être du fait d’imaginer ces iconoclastes sur le sol de leur local, leur dernier dessin troué ø7.62 sur la poitrine.

    … … … …

    Ce matin ça va beaucoup mieux, mais me trouve toujours dans l’Abbeville du 1er juillet 1766.
    Pour être précis : je suis dans le salon d’un notable cultivé reconnaissant quelques mérites aux œuvres de Voltaire, certes, mais avec la discrétion pudique qu’il doit au respect de sa foi catholique.

    Que murmure-t-il de derrière l’entrebâillement du rideau de la fenêtre qui donne sur la Place du marché aux blés, où a lieu le supplice ?

    « Il l’a bien cherché ! »
    Humm … Ça ne s’accorde pas avec cet esprit éclairé.

    « Un des effets collatéraux de cette exécution : la promotion du protestantisme …! »
    Non — trop froid, presque cynique.[1]

    « Je suis de La Barre ! … Mais … »
    Ah oui … Voilà qui convient tout à fait !

    Je l’imagine très bien poursuivre :
    « … mais qu’avait-il à se vanter d’avoir chanté des chansons impies, et même d’avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau ? … mais quel besoin d’humilier ainsi notre foi chrétienne ? »

    … … … …

    Le paragraphe 4 « Un symbole » de l’article de Wikipédia « François-Jean Lefebvre de La Barre » comporte à mon humble avis une imprécision fautive en rapport direct avec « ces chemins qu’il nous faudra rouvrir ensemble » évoqués ci-dessus par Olivier Abel.

    Je cite la fin de ce §4 de Wikipédia d’aujourd’hui :
    « [Voltaire] dénonçant l’excessive répression qu’avait subie le jeune La Barre. »

    (Étrange … Encore une association d’idée, cette fois entre l’Abbeville de 1766 et la Jérusalem de Tibère : « Il y a trop de blasphémateurs de crucifiés ! »)

    J’ignore comment c’est pour vous ; mais je n’imagine pas Voltaire utiliser ce mot : « excessif » …

    … … … …

    Une question que je pose à Olivier Abel :

    Ça commence où, l’« excessif » d’un dessin satirique ?
    Avant ou après celui d’un jeune paillard de 1766 ?

    **********************************

    Note [1] :
    « Groupe Protestantisme Libéral » de Facebook — 5 mars 2015 —
    « Un des effets collatéraux des attentats de Janvier 2015 : la promotion de l’athéisme …! »

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