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Canterbury - Sous les voutes, la chaire, et la table de la Cäne

Canterbury – Sous les voutes, la chaire, et la table de la Cäne

J’ai passé deux semaines fin mai en Angleterre, et j’ai fait un culte avec des « réfugiés ». Enfin, des descendants de réfugiés huguenots, puisqu’il faut être précis. Mais comment ne pas comparer notre époque avec celle de ces hommes dont on est finalement si proche ? à leur place, qu’est-ce que j’aurais fait ? comme j’aurais été accueilli ?

Voilà le récit de cette expérience exotique :

Des huguenots dans la crypte

Cantorbéry -en anglais Canterbury- est une formidable cité médiévale du comté de Kent, « The Garden of England ». Un endroit idéal pour apprendre l’anglais !

C’est là qu’en 597 le pape Grégoire le Grand (celui du chant grégorien) envoya Augustin, moine bénédictin, pour ramener l’église chrétienne celtique sous l’obédience de Rome et évangéliser les envahisseurs Anglo-Saxons. Aujourd’hui encore l’archevêque de Cantorbéry est le chef spirituel de l’Église Anglicane. Sa cathédrale est immense, aménagée pour accueillir les pèlerins qui pendant des siècles sont venus de toute l’Europe acheter quelques miraculeuses gouttes de sang de la relique de Saint Thomas Becket, l’archevêque martyr décapité dans le chœur en 1170. Ce sont ces pèlerins qui ont été mis en scène à la fin du XIVème siècle par Geoffrey Chaucer dans les fameux Contes de Cantorbéry.

Canterbury - Sarcophage d'Odet de Coligny

Canterbury – Sarcophage d’Odet de Coligny

La cathédrale abrite de nombreuses tombes, comme celle du sanguinaire Prince Noir des Guerres de Cent Ans ou encore, juste après dans le déambulatoire, celle d’un certain Odet de Coligny… je sursaute. Un frère Coligny, ici ? Il faut alors quitter le guide –qui s’attarde à chanter les exploits du Prince Noir : tout héro est relatif- et descendre dans la crypte aux mystérieux chapiteaux romans, et y trouver sur une porte fermant la chapelle sud une petite pancarte brune. « Ici se tient à 15h, chaque dimanche depuis 1547, un culte en français dans la tradition wallonne et huguenote ». Sans doute faut-il être soi-même parpaillot pour remarquer et comprendre le message… ou si j’ose dire, le décrypter.

A 16h, à la sortie du culte, le sympathique groupe m’invite à me joindre à eux pour le thé. « -Un peu de beurre avec vos scones ? -Euh yes, thank you very much ». Anne Oakley, assise à ma droite, est la nouvelle pasteure de l’église de Cantorbéry. Nouvelle pasteur depuis la mi-mai, grâce à Église Protestante Uni de Belgique, mais pilier du groupe depuis 40 ans qu’elle réside à Cantorbéry. Elle m’explique pourquoi Odet de Coligny semble attendre dans un conteneur alors qu’à côté Édouard, le Prince Noir, joui d’un véritable mausolée. Odet, frère aîné de notre amiral, fût d’abord créé cardinal, archevêque et même nommé par Pie IV Grand Inquisiteur de France avant d’embrasser deux ans plus tard la cause protestante. Il va alors en Angleterre, chercher le soutien de la reine Élisabeth. Mais en 1571, alors qu’il se préparait à rentrer à La Rochelle, il est lâchement empoisonné. Le sarcophage dans la cathédrale de Cantorbéry n’est en fait qu’une solution provisoire, depuis quatre siècles et demi ! Odet, à qui Rabelais a dédicacé le Quart Livre, attend patiemment son rapatriement.

Canterbury -

Canterbury – Maison d’origine huguenote

« Un nuage de lait dans votre thé ? – No, thanks but some sugar, please… ». Frédéric Stanfield, en face de moi, porte une cravate bordeaux avec des croix huguenotes. Chaque dimanche il accompagne à l’orgue, une belle pièce du XIXème siècle, les psaumes chantés en français par l’assemblée. Il me raconte qu’il vient d’Afrique du Sud, où ses ancêtres huguenots fuirent les dragonnades de Louis XIV. L’identité huguenote lui a été transmise comme une chaîne, de génération en génération. Frédéric y passe encore l’été, tous les hivers.

« Reprend donc du bon gâteau ! » Michelle Brown, à ma gauche, est une amie de longue date d’Hilary Rouse-Amadi, qui m’accueille chez elle à Cantorbéry et me fait travailler l’anglais. Cette après-midi c’est un peu raté, chaque paroissien me montre qu’il sait parler français. Pour Michelle c’est même sa langue maternelle. Sa mère française s’est mariée avec un écossais presbytérien, l’église réformée par John Knox, disciple de Calvin. Après le culte, elle m’a guidé dans la chapelle.

Canterbury - Porte invisible

Canterbury – Porte invisible

On entre par une porte minuscule percée dans la façade sud de la cathédrale. Quasiment une poterne, qui n’est trahi que par une pancarte bleue plantée sur la pelouse. On se baisse et on descend doucement le petit escalier au bois grinçant. Quand je relève la tête, stupeur : Gaspard himself me toise du regard. Il est peint dans des tons gris, dans la même posture que rue de Rivoli, la main droite sur le cœur. Son portrait en pied, accroché à un flan de l’orgue, garde l’entrée du temple.

Deux fois cinq rangées de bancs s’allongent sous les voûtes. Ils n’auront pas tous été utile, ce dimanche. Michelle me raconte qu’au XVIème siècle la communauté était surtout d’origine wallonne, fuyant les Pays-Bas et l’Inquisition espagnole. Puis les Français vinrent grossirent les rangs. La communauté était alors puissante, qualifiée dans l’exportation du textile, et contribua à l’essor de l’industrie dans le Kent. Ils fondèrent écoles et hôpitaux, que l’on peut voir encore aujourd’hui. A la fin du siècle, près d’un tiers de la ville parlait français, et la moitié ouest de la crypte était occupée par le refuge protestant.

Mais cette église dans l’église, à la manière d’une poupée russe, diminua au fil des siècles, à mesure que les huguenots s’assimilèrent à la population. La petite communauté d’aujourd’hui, qui a trouvé sa place dans une des chapelles, a hérité de cette longue histoire. Ainsi, en ce dimanche de Pentecôte, on célébra la Cène, tous assis autour d’une vraie table, comme les apôtres, sous deux panneaux du XVIIème siècle, l’un gravé du Décalogue, et l’autre du Symbole des Apôtres et du Notre Père. « Et ne nous indui[sic] point ententation… » L’argenterie de la Cène devait être aussi bien ancienne.

Au dessus de la chaire, un drapeau bleu-blanc-rouge. Pas l’Union Jack, bien sûr, celui de Lamartine. Plus loin, un autre tableau, « La fuite des Réformés hors de France », d’après Jan Luyken. Je demande à Michelle si elle est déjà allée en France. Mieux que ça, elle travaille tout les décembres à l’Armée du Salut, porte des Lilas, et le dimanche vient à l’Oratoire, comme lorsqu’elle venait voir sa grand-mère maternelle ! Moi qui croyais être dépaysé en allant en Angleterre !

Canterbury - Eglise d'Etat, statues du couple royal

Canterbury – Eglise d’Etat, statues du couple royal

Je suis retourné plusieurs fois à la cathédrale dans la semaine, comme fasciné par ce qu’elle porte comme contradictions. Une cathédrale enrichie au Moyen-âge par le assassinat de son archevêque par des chevaliers du roi, mais aujourd’hui siège de l’église d’État. Élisabeth II et le prince Philip ont depuis le mois de mars leur statue de pierre au-dessus du porche, non loin de la reine Victoria, dont la durée de règne record devrait être battue en septembre. Une cathédrale pour le Dieu d’Amour, mais qui célèbres les morts glorieux de l’Empire Britannique. Un cathédrale au centre de l’uniformisation des croyances depuis Saint Augustin, avec ensuite une école de missionnaires, King’s School, chargée de diffuser l’anglicanisme dans les colonies, mais qui dans le même temps abrite une église française calviniste.

Canterbury - vitraux Paix et Liberté

Canterbury – vitraux Paix et Liberté

Exactement au-dessus de la chapelle huguenote, au rez-de-chaussée si on veut, se trouve le plus beau vitrail de la cathédrale. En 1956 Hewlett Johnson, doyen de la cathédrale, commande quatre nouveaux vitraux pour célébrer la paix retrouvée. Voici encore un personnage ambigu. Anticolonialiste -il invite Gandhi dans les années 30, alors que celui-ci se bat contre les britanniques- et socialiste -il rencontre Mao, Castro, le Che, reçoit le prix Staline pour la paix[sic], alors que le Royaume-Uni s’engage derrière les États-Unis dans la Guerre Froide. Dans l’institution la plus conservatrice d’Angleterre le « Red Dean » fait scandale. Il accroche à la façade de sa maison une immense bannière « Cristians Ban Nuclear Weapons », qu’il se fait arracher plusieurs fois par des étudiants de l’école.

Pour le vitrail il choisit Ervin Bossanyi, un juif hongrois. Son œuvre est magnifique. Elle diffuse une lumière chatoyante sur le marbre de la chapelle. Le grand panneau de gauche représente les prisonniers libérés des camps. Bossanyi y a symboliquement dessiné une croix gammée dans le cadenas brisé. C’est une véritable envolée, hommes et femmes, prisonniers et anges, se soutiennent dans une grande lumière. Le grand panneau de droite est encore plus beau, si c’est possible. Un Christ-Père, portant stigmate et barbe, lève ses énormes mains pour bénir des enfants des cinq continents, qui lui présentent des fleurs. Une auréole arc-en-ciel jaillit de sa tête. Dans sa barbe, dans les cheveux, au sein des étoffes sont gravés les mots « brothers » et « sisters » dans différentes langues.

Si seulement nous savions nous souvenir plus souvent de cette œuvre de paix ! Combien d’exclusions, d’anathèmes, de destructions, d’exodes, de massacres nous éviterions. Plus de martyr, de drapeaux de légions, plus de plaques pour soldats connus et inconnus, plus d’héros de ces guerres sanglantes, plus de refuge huguenot… la cathédrale de Cantorbéry serait simplement un immense bain de lumières.

Gustave

PS. Pour aller voir nos cousins de Canterbury et pratiquer l’anglais, je vous recommande ma prof. Hilary Rouse-Amadi. Ancienne professeur d’université de littérature anglaise au Kenya et au Nigeria, elle connaît la ville comme sa poche et accueille en one-to-one, toute l’année, adultes et adolescents de toute l’Europe.

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