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Raphael PiconNous avons la tristesse d’apprendre la mort de Raphaël Picon, d’un cancer.

Une pensée pour sa femme et ses enfants, pour toute la famille. Une pensée pour la Faculté de théologie de Paris où il a été un pilier important, un excellent prof de théologie pratique. Une pensée pour le protestantisme qui perd un théologien fin, ouvert et érudit. Et une pensée pour le protestantisme libéral dont il était un des principaux penseurs et héraut. Des obsèques sont prévues vendredi 29 janvier à 13h30 au temple de l’Etoile, 54 avenue de la Grande Armée Paris 17e (Métro Argentine).

Voici la prédication qu’il nous donnait à Paques 2012 de concert avec son cher complice Laurent Gagnebin (voir leur excellent bouquin « la foi insoumise »)

« Il n’est pas ici », nous dit l’Evangile. Oui, il n’est pas ici, il est dans tout ce qui fait que Pâques n’est pas un événement du passé mais une réalité présente. Il n’est pas ici, il est dans tout ce qui fait que la vie l’emporte sur la mort.

Aujourd’hui, le Christ est crucifié quand ce qu’il enseigne et ce qu’il incarne perdent tout éclat, toute vérité. Lorsqu’on y croit plus. Le Christ est crucifié quand sa prédication est morte : quand on ne peut plus croire en la valeur inestimable de l’amour et de la justice, quand on ne peut plus croire en l’homme, en la grâce, en la merveille dont il est capable. Le Christ est crucifié quand meurt le Dieu qu’il incarne. Quand on ne peut plus croire en un Dieu de liberté, en un Dieu amoureux du monde qui sans cesse l’enrichit de nouvelles possibilités.

A l’inverse, aujourd’hui, le Christ est ressuscité quand ce qu’il incarne devient vrai. Quand la confiance en soi, le refus de la résignation, la foi en l’avenir, l’optimisme de croire que le meilleur est pour demain, le Christ est ressuscité quand tout cela l’emporte sur ce qui nous brise et nous condamne. Ce Christ qui meurt et qui ressuscite n’est une figure du passé mais une réalité présente.

Ce « il n’est pas ici » fait du christianisme un optimisme et la plus belle des fêtes.

Le christianisme est né aujourd’hui. Lorsque la pierre du tombeau est roulée et que la vie l’emporte à nouveau, redevient insistante, et reprend le dessus, malgré tout. Comme après une longue maladie, où pendant la maladie, comme dans le deuil, où la vie qui reste après la mort des autres, est redevenue possible, sans trop que l’on sache pourquoi, ni comment. S’il est une raison, et peut-être une seule, d’être fier et heureux d’être chrétien, c’est de se savoir né de cette pierre roulée, c’est d’être l’enfant de cette conviction folle, pugnace, combative, joyeuse, passionnée que rien ne peut tout réduire à néant : aucun échec, aucun drame, aucune mort, aucune maladie, aucun effroi.

« Monde de rosée, c’est un monde de rosée, cependant ». Kobayashi Issa, le poète japonais, le grand maître de Haïku, dit en quelques mots l’évidence du temps qui passe, le temps qui passe et auquel rien ne résiste. Mais il y a un cependant. À nos désillusions les plus profondes, à nos paradis à jamais perdus, à nos rêves morts et oubliés, à tout ce qui meurt et disparaît trop tôt, beaucoup trop tôt, le poète oppose un dernier mot, « cependant ». Ce mot, c’est celui de Pâques. Ce le mot de l’avenir, de la promesse d’un lendemain possible. Ce mot ouvre une brèche sur toutes les occasions de désespérances. Ce mot nous arrache à la fascination de la mort. Ce mot nous raccroche à la vie, ce mot nous ressuscite. La grande leçon du christianisme est ainsi tout entière contenue dans le « cependant » du poète.

Le Dieu que Jésus incarne est un « cependant » opposé à toutes les négativités de l’histoire, à celles de l’existence, à celle de notre monde. C’est ce Dieu-là que nous fêtons à Pâques, c’est ce Dieu-là, celui de la vie, celui des lendemains possibles, c’est ce Dieu là dont le christianisme se doit d’être la mémoire vive, la prédication vibrante, la plus belle des fêtes.

« Il n’est pas ici » conjugue la foi chrétienne au présent et au futur

Pâques, n’est pas une vielle fête chrétienne qui nous rappelle un événement du passé. La pierre roulée du tombeau, le cependant du poète, il nous propulse dans l’avenir.

Une des pentes naturelle du religieux est toujours de nous tourner vers le passé, vers les textes ou les héros fondateurs, les grands témoins du passé. Pâques résiste à tout cela. La visée de la prédication chrétienne est de nous enseigner que Dieu est, et non qu’il a été. Pâques nous fait entendre que Dieu parle et non qu’il a parlé. L’esprit de vénération est contraire à la foi chrétienne. On vénère parfois le Christ comme on respecte ces héros qui ne sont plus. Cet esprit de vénération nous porte à croire que le temps de l’inspiration est passé, que la Bible n’a plus de secret, que, de Dieu, tout est connu, révélé, compris. Ce Dieu du passé est un dieu mort. C’est peut-être là que réside la plus belle leçon du Christ : rien du passé ne saurait entraver notre foi en l’avenir. Seul compte, pour ce Christ, le Dieu d’aujourd’hui, cet élan créateur qui sans cesse nous éveille et nous relève. Seule importe pour ce Christ cette puissance de mobilisation qui nous met en marche aujourd’hui vers plus de justice, de vérité et de beauté. Seul est précieux ce courage dont le Christ est l’emblème, ce courage de traverser nos zones d’ombres, les ravins de la mort. Le christianisme n’est pas une religion patrimoniale. Elle est un prophétisme vibrant qui nous ressuscite, aujourd’hui, et qui lutte aujourd’hui contre tout ce qui nous crucifie, aujourd’hui.

Ce « Il n’est pas ici » fait entendre dans le christianisme un appel à l’aventure.

Ce « Il n’est pas ici » nous rappelle que le Christ, ce que Dieu veut nous dire, nul ne le possède, nul n’en est propriétaire, nul ne peut l’enfermer dans des dogmes, des Eglises, des religions. Ce que Dieu veut nous dire, la prédication du Christ, déborde le christianisme lui-même. Ce que Dieu veut nous dire, le Christ, c’est la vérité de l’humain lorsqu’en Dieu il est plus que lui-même, lorsqu’il est porté par un souffle de vie qui lui permet de se transcender. Puisqu’il n’est pas ici, ce Christ peut être potentiellement partout, c’est donc partout qu’il nous faut maintenant partir le chercher. Et c’est dans ce sens que le christianisme est un appel à l’aventure.

Le christianisme est né le dimanche de Pâques. Nous sommes nés un dimanche de Pâques : nous sommes les enfants de la promesse. Nous sommes les enfants d’une folle promesse. Même si le monde est un monde de rosée, un monde aux prises avec la mort, même si le pire à pu être possible, si près de nous, il y a un cependant. Une touche de bleu dans le paysage. Une étoile. Rien ne saurait désormais nous condamner à l’échec, au désespoir. Le Christ dit la valeur infinie de chacune et de chacun. C’est cette prédication qui fait toute la saveur du christianisme que nous aimons et auquel nous adhérons. Ce christianisme fait de nous des pèlerins aventureux, accrochés au cependant du poète pour faire rouler toutes les pierres des tombeaux, pour arracher à la fascination de la mort, et pour rendre, à nouveau possible, la vie.

Amen !

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