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http://www.flickr.com/photos/23786473@N02/13953111426 Found on flickrcc.netCher Pasteur,

Nos derniers contacts remontent à un peu plus d’un an. Je suis heureux de vous apprendre que depuis ce lors, j’ai entamé un catéchisme en vue d’une confirmation dans la paroisse protestante près de chez moi. Je m’intègre aussi à mon rythme dans cette église (où je dois bien faire baisser la moyenne d’âge d’une dizaine d’années par ma seule présence 🙂 ), où j’essaie d’assister au culte une fois toutes les deux semaines à une fois par mois. Je continue aussi à lire la Bible, que ce soit la TOB, la Bible de Jerusalem ou la Segond; des articles de sites et de blog; et aussi des ouvrages universitaires sur l’histoire du christianisme, qui bien que parfois très arides dans la forme, sont des mines de réflexion et d’information inestimables.

D’un autre côté cependant, les événements de Nice m’ont assez secoué et m’ont poussé à coucher sur le papier mes craintes, mais aussi mes espérances. Et votre prédication du 17 juin 2014 à l’occasion du baptême d’Ulysse (texte) m’a beaucoup aide à structurer ma pensée.

Voici ce texte :

Je veux planter un pommier

Encore une fois, l’horreur. Et ce ne sera sans doute pas la dernière. A l’heure actuelle, on dénombrerait plus de cinquante attentats commis par l’État islamique et des groupes s’en revendiquant – l’écrasante majorité des victimes étant par ailleurs des musulmans vivant en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie. L’État islamique a déclaré la guerre non seulement à l’Occident, mais à toute personne ne partageant pas sa vision littérale de l’Islam et ses doctrines mortifères.

Nice est le dernier attentat en date, avec – pour l’instant – plus de 80 morts et plus de 200 blessés dans un état critique. Un homme, seul, a fauché indistinctement hommes, femmes, enfants, Français, touristes, croyants, agnostiques ou athées, dans un seul but : semer la terreur. Et si les autorités cherchent encore à savoir si c’est l’acte d’un déséquilibré ou d’un islamiste radicalisé, l’État islamique a déjà revendiqué l’attentat comme étant son œuvre. Récupération opportuniste ou fait avéré ? L’avenir nous le dira.

Ce qui est en revanche certain, c’est que le climat ambiant ne va pas aller en s’apaisant.

Le temps s’est accéléré. A peine se remet-on d’un attentat qu’un autre se produit. A peine a-t-on fini de panser ses plaies qu’une autre blessure apparaît. Oh, pragmatiquement parlant, ces attentats (du moins, ceux commis en Europe) ne font pas beaucoup de morts. Ils font moins de morts en un an que les accidents de la route. Mais ce qu’ils réussissent à faire, contrairement aux accidents routiers, c’est d’insuffler la peur. Celle d’être tué par l’explosion de la bombe d’un fanatique, ou fauché par un illuminé, où que l’on soit, où que l’on se rende. La peur de n’être potentiellement en sécurité nulle part.

Et je ne vais pas revenir sur l’attitude des médias qui, d’attentats en attentats, semblent redoubler d’efforts dans le sensationnel, le choquant, le manque d’éthique et la médiocrité. A vrai dire, je ne suis même plus certain de vouloir travailler dans le journalisme quand je vois ça. Par leur emballement, ils participent à cette accélération temporelle.

Et les réponses du type « État d’urgence », quadrillage des rues par des policiers et militaires, mise entre parenthèse de l’État de droit face à la menace terroriste et suspicion généralisée ne vont pas calmer les choses.

Quelles sont les meilleures réponses à apporter ?

Yuval Noah Harari, médiéviste et spécialiste d’histoire militaire israélien présente dans un excellent article les mesures qui devraient être prises au niveau étatique et médiatique : d’un côté, préférer l’action discrète mais efficace de services de renseignement soutenus par l’État et de l’autre, inciter les médias à ne pas jouer le jeu des terroristes en versant dans le sensationnalisme.

Et nous, à notre échelle, nous ne devrions pas laisser la peur et la haine gagner. Nous devons nous en affranchir tant que faire se peut.

Cela passe avant tout par la bienveillance et la patience, envers soi, les autres, et notre monde.

Une citation résume le fond de ma pensée vis-à-vis du terrorisme et de Daech : « Si l’on m’apprenait que la fin du monde était pour demain, je voudrais quand même planter aujourd’hui un pommier »

Cette citation est attribuée à Martin Luther, le père de la Réforme. Il ne l’a sans doute jamais prononcée. Il est même probable qu’elle ait été créée de toute pièce dans les années trente par les protestants allemands qui s’opposaient à la mainmise des nazis sur l’Allemagne et leurs églises.

L’idée qu’elle défend est simple : même face à une situation qui peut sembler désespérée et inéluctable, dans un monde où l’on risque de mourir le lendemain, il ne faut jamais renoncer à agir dans la recherche du meilleur. Même s’il ne reste que le temps de planter quelques graines.

Un peu comme planter un pommier. En général, il faut attendre cinq ans avant que les premières récoltes de pommes soient satisfaisantes. Il faut planter à la bonne saison ; et souvent deux pommiers, pour la pollinisation. Il faut les planter dans un bon sol et s’assurer qu’ils sont bien exposés au soleil. Il faut, durant les premières années, les arroser et les tailler d’une certaine manière. Parfois, il faudra même procéder à des greffes. Et toute leur vie, il faudra veiller à leur bonne santé. C’est à ce prix qu’ils atteindront une taille considérable et donneront de nombreux fruits.

Bâtir un projet, tisser des liens, etc. demande souvent beaucoup de temps, d’efforts et d’attention. Chacun a ses pommiers : se battre pour des droits, écrire un livre, élever un enfant, s’investir dans des initiatives, animer un groupe, s’adonner au sport… Dans tous les cas, rien ne tombe du ciel et il faut travailler dur pour atteindre ses objectifs. Mais chacun de ces projets en vaut la peine. Parce que même planter la plus petite des graines sera un acte plus courageux et généreux que le plus atroce des actes terroristes.

Et dans un monde où les attaques terroristes pourraient devenir quelque chose d’habituel, rester dans le registre de la peur de faire quoi que ce soit reviendrait à laisser la victoire à l’État islamique. Pour ma part, je n’ai pas envie de les laisser gagner. Je n’ai pas envie de laisser la peur, en général ou celle de l’autre guider ma vie. Je n’appelle pas à l’insouciance. J’appelle au refus catégorique de laisser la crainte nous guider, j’aspire à un courage quotidien, celui de choisir la vie.

Je veux continuer à planter mes pommiers, continuer à vivre, voir mes amis, rencontrer des gens, tisser de nouveaux liens, m’investir dans d’autres projets, évoluer sur les plans professionnels et personnels. Même si je n’ai le temps de ne planter que quelques graines. Même si je devais mourir demain, dans une semaine ou dans un an, victime d’un attentat. Même si mon cœur se resserre à l’annonce de chaque acte terroriste. Même si quelque part, j’ai aussi peur que n’importe qui.

Je crois que c’est ce qui nous différencie de Daech, bien plus que des questions religieuses, culturelles, géopolitiques ou autres : la faculté d’aimer et de créer. De tisser et d’entretenir de bonnes relations, s’investir dans des projets qui apportent quelque chose de beau au monde; alors qu’eux ne savent que tuer et détruire. Et tant que nous continuerons à planter nos pommiers, nous gagnerons, même si l’on risque de périr bien avant qu’un de nos pommiers n’ait porté ses premiers fruits. La victoire est à ce prix.

—————————————-

Je tenais à vous remercier pour la source d’inspiration qu’à été votre prédication (texte).

En vous souhaitant une bonne journée et en espérant qu’aucun paroissien de l’Oratoire n’ait été touché,

Amitiés fraternelles,

Réponse d’un pasteur :

Cher ami

D’abord un grand grand bravo pour votre cheminement, sincère et réfléchi, profondément spirituel et engagé dans le monde.

Merci pour les encouragements en ce qui concerne le site de l’Oratoire, c’est très précieux de savoir que cela porte des fruits bien au delà de ce que nous pouvons espérer.

Et grand merci pour ce partage de vos réflexions dans ce moment de trouble.

Planter un pommier est effectivement la solution.

Mais, malheureusement, nos pays répondent à cette folie par toujours plus de violence et de guerre, alors même que cette folie terroriste est en partie la fruit de notre propre violence, de nos invasions, de nos ingérences pour des motifs inavouables masqués par des mensonges qui ne trompent pas grand monde. Nos armes en Afghanistan, en Irak, en Lybie, en Syrie ont fait bien plus de dégâts civils et en chaos mondial que ces quelques petits attentats commis par des fous. Ce qui m’inquiète le plus, pour l’ordre du monde est peut-être plus la réaction de nos gouvernements cyniques face à cette monstruosité du terrorisme, réponse violente qui alimente encore cette folie, qui la nourrit.

Mais il est vrai que pour notre petit coin de France bien tranquille, ces drames qui touchent tant de familles innocentes sont un véritable drame, et un sujet d’inquiétude, une occasion de geste bien réels à avoir pour panser et pour penser ces plaies. Et une vigilance afin de ne pas s’exposer inutilement non plus.  Et un soutien des hommes et femmes qui donnent énormément de leur vie pour nous protéger.

Alors oui, face à cela, planter un petit pommier.

  • Plutôt que le désespoir et la peur, se lever et vivre, s’engager plus, inventer de beaux gestes,
  • Plutôt que la peur et le rejet du musulman, manifester de l’amitié à son voisin, son collègue musulman,
  • En vivant plus profondément notre foi, en philosophant, discutant, éduquant, rencontrant, écrivant,

Planter un pommier, planter ne serait-ce qu’un petit pommier, selon nos forces, selon notre imagination. Plein de petits pommiers, toute une forêt.

Amitiés fraternelles

pasteur Gaspard de Coligny

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2 Réponses à “Réflexions d’un visiteur : des attentats et un petit pommier”

  1. Anna dit :

    Je n’ai qu’une peur face à ces horreurs, celle de perdre espoir . C’est la tristesse qui m’ envahit parce que malgré des êtres qui œuvrent ,qui aident , qui construisent , qui se battent pour la paix , ces œuvres sont détruites par d’autres qui ne font que diviser et détruire .

  2. Marie dit :

    Votre contribution m’a doublement touchée : celui du pommier que vous avez planté sur votre chemin, et votre interrogation sur le rôle des médias dans ces évènements sanguinaires et aveugles.
    Votre métier est un très beau métier, car il participe à notre droit d’être informé et à notre liberté de nous forger des jugements.
    Cependant, ces show médiatiques indécents me dérangent car ils alimentent la peur, la méfiance Est-il normal que des musulmans soient obligés, maintenant, de justifier de leur religion ?
    Je crois aussi , comme auditeur (trice) ou spectateur (trice) que nous pouvons, chacun de nous, planter un pommier, en tournant notre bouton de la radio ou changer de chaîne lorsque le show médiatique se substitue à l’information objective et suffisante. C’est en faisant baisser l’audimat que nous pourrons empêcher que les médias tentés par le sensationnel indécent ne soient le terreau d’organisations terroristes qui ne cherchent qu’à diviser.

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