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http://www.flickr.com/photos/128994237@N08/25192790416 Found on flickrcc.net

Question d’un visiteur :

Bonjour Marc,

Je pense à quelque chose depuis un moment, c’est peut-être un poil tordu (et égoïste ?), mais ça me tracasse un peu et ça fait un peu écho à ma situation actuelle.

Dans les évangiles il est beaucoup question de pardon, c’est vraiment quelque chose de super au demeurant. Personnellement, ça me motive beaucoup dans la vie de tous les jours.

J’ai fait une petite recherche et l’évangile avec le plus d’occurrence liée au pardon semble être celle de Luc. Ca tombe bien puisque dans Luc, il y a le Notre Père qui dit « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés« . Ce qui constitue, je pense, une des bases de la doxologie chrétienne. Dans Luc, toujours, et un peu plus loin, il y a deux versets intéressants sur le pardon qu’on doit accorder à son prochain (17:3-4) : « Prenez garde à vous-mêmes. Si ton frère a péché, reprends-le ; et, s’il se repent, pardonne-lui. Et s’il a péché contre toi sept fois dans un jour et que sept fois il revienne à toi, disant : Je me repens, tu lui pardonneras. » Bon, c’est assez radical et ça ne doit pas toujours être facile de pardonner à ce point j’imagine, parce qu’il faut beaucoup d’amour, mais c’est quand même un beau message : il faut apprendre à pardonner l’autre, car le pardon entraîne dans son sillage l’amour. Ou serait-ce l’inverse ? C’est un peu ce dont il est question dans Luc toujours (7:47) avec la pécheresse qui redouble d’attention pour Jésus : « C’est pourquoi, je te le dis, ses nombreux péchés ont été pardonnés : car elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on pardonne peu aime peu. » Là, on commence à toucher du doigt ce qui m’interroge. Pour aimer il faut savoir pardonner, et pardonner aide à aimer ; les deux semblent très liés, ils s’alimentent. Mais donc aussi : être pardonné aide à aimer. Puis même, aimer aide à être pardonné.

Mais on n’est pas non plus dans un marchandage du pardon contre une petite attention, et on se retrouve face à notre liberté de pardonner, ou face à la liberté de notre prochain de nous pardonner. (Nous ne sommes pas parfaits !)

Du coup, dans l’évangile de Jean, qui au passage est celle avec le moins d’occurrence de la racine « pardon », il y a un seul verset qui parle de ça, 20:23 : « Ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront pardonnés ; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » C’est assez particulier comme phrase : est-ce que le pardon à ce moment là est comme une dette qu’on peut annuler ? Si on accepte de pardonner le péché ou l’offense d’une personne, et bien on lui retire le poids de la dette qu’il avait ? En parlant de dette, c’est en plus, je crois, le sens originel du texte du Notre Père dans la partie sur le pardon… Et toujours en parlant de dette ça fait penser à la parabole du créancier et des deux débiteurs dans Luc 7 : celui à qui on fait grâce de la plus grande dette est celui qui aimera le plus…

Alors voilà, la question est dans cette continuité :

Dans Luc 5:18-25 et Mathieu 9:1-6, il est question d’un paralysé. Cet homme n’arrive plus à bouger, comme accablé par le remord peut-être : Jésus lui pardonne et lui dit de ce lever pour continuer sa vie. Le pardon précède la reprise d’une vie, c’est parce qu’il le pardonne que l’homme arrive à continuer sa route. Mais là, il est plutôt question du pardon de Dieu. Du coup comment faire quand on ne nous* pardonne pas ? Comment faire quand on est accablé par le remord ? et qu’on ne nous* remet pas notre dette ?

*Nb : Le pronom « nous » désignant ici surtout : moi et/ou mon prochain.

En vous remerciant sincèrement pour le temps que vous prendrez pour répondre à cette grande question,

Fraternellement, et très bon week-end,

Réponse d’un pasteur :

BVous avez raison, le pardon est au cœur de l’Evangile, et pourtant, cette question du pardon demande une grande grande prudence. En effet, le « il faut pardonner » ou « un chrétien doit pardonner » a fait d’immense dégâts, cela fait même des morts. En effet :

  • Prenons la situation d’une mère dont l’enfant a été massacré. Ou une personne qui a subi de graves traumatismes. Non seulement ces personnes souffrent tous les jours des conséquences des actes de leur bourreau, mais cette ordre de pardonner au nom de Dieu est un poids, une peine supplémentaire sur la conscience de ces personnes déjà blessées. C’est de plus une charge assortie d’une culpabilité de ne pas arriver assez bien ou assez vite à pardonner un peu. Cette culpabilité devant Dieu peut même gêner la personne dans sa confiance en Dieu, se sentant indigne, réprouvée par Dieu, à cause de son cœur ayant du mal à pardonner à leur bourreau. Alors que c’est tout à fait normal.
  • Prenons maintenant la situation de la violence domestique. Chaque année, je reçois dans mon bureau plusieurs fois des personnes dans cette situation, et qui demeurent avec un mari maltraitant, ou un père, un grand-père, un beau-père ou un oncle maltraitant, ou une mère perverse… à cause de ce « il faut pardonner ». Et cela fait de vrais morts. Plus d’une centaine de femmes meurent sous les coups de leur compagnon chaque année en France. Et c’est dans tous les milieux.

Ce que je dirais, donc, c’est le « il est bon de pardonner ». Parce qu’alors la victime peut prendre cela comme une espérance, comme une grâce, comme une bénédiction attendue. Mais pas comme un devoir moral.
Je dirais aussi qu’il n’y a pas à attendre que le bourreau ait demandé pardon, ni qu’il ait reconnu ses torts pour espérer pouvoir se libérer de notre colère de victime. Cela devrait être indépendant. Car très souvent, le coupable ne reconnaît pas ses torts, c’est même pour cela qu’il a été si facilement maltraitant.

Nous voyons bien combien cette question du pardon est délicate. Et combien il faut distinguer l’itinéraire de la victime et celle du coupable.
De toute façon, Dieu aime l’un comme l’autre, il veut le meilleur de l’un comme de l’autre, que la victime puisse avancer et que la colère, la haine le fassent moins souffrir. Et que le coupable reconnaisse puisse progresser par rapport à la situation précédente. Mais chacun son rythme, et il n’est pas juste et pas bon que l’un soit empêché ou même retardé dans son cheminement par l’autre. Cela ne profiterait à personne. La victime n’est donc pas obligée d’attendre que le coupable demande pardon pour avancer, et le coupable n’est pas obligé d’attendre que la victime ait pu accorder son pardon pour avancer.

Mais venons en, enfin, à votre question. Pour ce qui est de se sentir pardonné. C’est là aussi un processus de cicatrisation, de résurrection mais cette fois ci pour le coupable. Selon notre conception de Dieu comme amour, il y a droit tout autant que la victime. Et c’est normal que cela prenne un certain temps, bien sûr. C’est même souvent plus difficile de se sentir pardonné, et de se pardonner à soi-même que de pardonner à quelqu’un qui nous a fait une crasse.

Dans ce processus, il me semble que :
il est bon que nous reconnaissions notre faute, c’est un premier point. De les reconnaître lucidement et raisonnablement, c’est à dire ni en minimisant, mais pas non plus en exagérant (c’est une tentation fréquente).

  1. Pour cela, la prière et la foi aide beaucoup, afin de se savoir encore digne, aime, et même déjà pardonné par Dieu. C’est souvent avant-même d’arriver à vivre le point 1. que cette étape est nécessaire, pour que notre regard soit plus clair, et qu’une route puisse s’ouvrir dans l’espérance.
  2. Ce n’est pas pour être pardonné que cette reconnaissance est utile, ni pour faire souffrir le coupable, et encore moins pour qu’il culpabilise. C’est plus simple et pur que cela. C’est pour qu’il puisse avancer, travailler sur la cause du problème avec ce médecin, ce créateur qu’est Dieu.
  3. Ce sentiment de responsabilité peut aussi conduire le coupable à tenter de donner un coup de main à la victime, si c’est possible. Le plus important est une reconnaissance de notre faute, cela peut l’aider à avancer elle-même. Cela l’aide de se savoir reconnue comme injuste victime et non comme responsable de ce qui lui est arrivé. Si la victime ne donne pas son pardon, cela ne nous appartient plus. D’ailleurs, même si elle ne le reconnaît pas (encore), notre reconnaissance de faute pourra être un point important pour avancer elle-même plus tard, à son rythme. Peut-être que nous aurons envie d’essayer d’indemniser. Mais ensuite, une fois ces choses actées, il est inutile et malsain de ressasser les vielles histoires. Ce n’est ni bon, à mon avis, pour la victime ni bon pour le coupable. La vie est devant. Et c’est là encore que le pardon de Dieu, que sa puissance de résurrection, d’espérance, de vocation.
  4. Je ne suis pas certain, de toute façon que le pardon de la victime aide tellement le coupable. La question n’est pas là. Et c’est pour cela que la prière que nous suggère Jésus dans le Notre Père « remets nous nos dettes comme nous remettons leurs dettes aux autres », cette prière est très utile. Elle demande à Dieu de nous libérer de cette logique de la dette, et quand nous sommes victime, et quand nous sommes coupable. Car c’est une logique mortifère, une spirale descendante, un sac sur les épaules de chacun sans cesse alourdi, et mettant tout le monde à genoux. Le présenter dans la prière est une reconnaissance humble et confiante que nous avons bien besoin de l’aide de Dieu pour vivre cette bénédiction dans notre vie, celle de vivre selon la logique de la grâce, et non de la dette. Et c’est cela que nous sommes appelés à annoncer à nos frères et sœurs pour les libérer. Et si nous ne le faisons pas, qui le fera ? Ne resteront ils pas empêtrés dans ce piège?

Avec mes amitiés et mes vœux de bénédiction

pasteur Marc Pernot

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